Sahel, des jeux d’influence sur la souffrance des peuples

Les images sont insoutenables. Des corps ensanglantés, pieds et mains ligotés, jonchent le sol. Femmes, enfants, vieillards, tous exécutés sans distinction. Les vidéos circulent sur les réseaux sociaux, témoignages d’une réalité que les communiqués officiels ne mentionnent jamais : au Burkina Faso, une politique de nettoyage ethnique est en cours. Les Peuls, systématiquement accusés de complicité avec les groupes djihadistes, sont pourchassés, exécutés, leurs biens saisis. À Solenzo, début mars, des familles entières ont été massacrées alors qu’elles tentaient de fuir vers la Côte d’Ivoire. Derrière ces tueries, l’armée burkinabée et ses supplétifs civils, les Volontaires pour la Défense de la Patrie (VDP), soutenus en silence par un État qui a fait de la traque des Peuls une stratégie sécuritaire.

Depuis des années, la violence s’enracine dans le Sahel, et avec elle, la réorganisation des alliances régionales. Le Burkina Faso, comme ses voisins maliens et nigériens, s’est affranchi de la Communauté économique des États de l’Afrique de l’Ouest (Cedeao) pour intégrer une nouvelle entité souverainiste, l’Alliance des États du Sahel (AES). Loin d’une union idéologique, il s’agit d’un repli stratégique, une tentative de survie face aux menaces sécuritaires et aux sanctions internationales. Pendant que l’Occident détourne les yeux, les pays africains voisins s’adaptent. Le Ghana, autrefois fervent défenseur de la Cedeao, s’accommode désormais de cette nouvelle configuration et propose des partenariats économiques avec l’AES. Le Togo, en rupture avec la ligne dure anti-putschiste, se rapproche des juntes sahéliennes et évoque même une possible adhésion à leur alliance.

Dans cette redistribution des cartes, un acteur s’impose : la Russie. Officiellement, elle n’est qu’un partenaire sécuritaire. Officieusement, elle s’ancre durablement dans la région par l’intermédiaire du groupe Wagner et de ses successeurs. Moscou fournit des armes, des instructeurs et une rhétorique anti-occidentale qui séduit des régimes en quête de légitimité. La France, autrefois maître du jeu, assiste impuissante à son éviction, incapable d’adapter son logiciel diplomatique. Paris a perdu son rôle de garant de la stabilité régionale, faute d’avoir su entendre les revendications des populations locales.

Le rejet de l’influence française ne signifie pas l’avènement d’une souveraineté véritable pour ces États sahéliens. Loin de retrouver une autonomie politique, ils deviennent les pions d’une guerre d’influence entre puissances extérieures, au détriment des peuples. La question n’est plus de savoir si la France peut encore sauver son pré carré, mais comment elle peut redéfinir son rapport à l’Afrique. Il ne s’agit plus d’imposer un modèle, mais de comprendre une mutation en cours, où la jeunesse africaine aspire à autre chose qu’à des accords dictés depuis Paris. Si la diplomatie française veut encore jouer un rôle, elle doit se réinventer, abandonner ses réflexes paternalistes et proposer une coopération fondée sur un respect mutuel et des intérêts convergents. Faute de quoi, elle se condamne à n’être qu’un acteur marginal, spectateur d’un jeu qui se joue désormais sans elle.

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