Dans un échange à peine voilé de tensions, Vladimir Poutine et Nikol Pashinyan ont récemment laissé entrevoir ce qui n’est plus un malentendu, mais une rupture lente, presque silencieuse. Il n’y a pas eu de fracas. Seulement une distance, installée au fil des années, nourrie de déceptions et de calculs, comme si deux histoires autrefois liées avaient cessé de croire en leur destin commun.
Pendant longtemps, l’Arménie a choisi la Russie comme on choisit un protecteur nécessaire. L’héritage soviétique, la proximité militaire, les dépendances énergétiques et économiques formaient un tout cohérent. Moscou garantissait la sécurité face à l’Azerbaïdjan et à la Turquie, et Erevan acceptait en retour une souveraineté partagée. Ce choix semblait rationnel. Il s’est pourtant révélé tragique. En 2020, lors de la guerre du Haut-Karabakh, puis en 2023 lors de l’offensive éclair qui a scellé la perte définitive de l’enclave, la Russie n’a pas agi. Elle a observé. Elle a laissé faire. Cette passivité, ressentie comme une trahison, a fissuré l’édifice entier de la relation russo-arménienne. Le protecteur s’est révélé absent au moment décisif. Et dans ce silence, l’Arménie a compris qu’elle était seule.
C’est dans cette solitude que Nikol Pashinyan a construit sa survie politique. Là où d’autres auraient sombré, il a déplacé le récit national. Il a proposé une idée simple, presque brutale : accepter l’Arménie telle qu’elle est, dans ses frontières actuelles, et non telle qu’elle fut rêvée. Cette « Arménie réelle », opposée à l’« Arménie historique » défendue par l’Église et une partie des élites, constitue le cœur de sa stratégie. Elle lui a permis de rester au pouvoir malgré les défaites militaires et les contestations internes. En renonçant à certaines illusions territoriales, il a tenté de préserver l’essentiel : l’existence même de l’État. Mais ce choix n’est pas sans coût. Il fracture la société, oppose le politique au religieux, et alimente une tension permanente entre mémoire et réalité.
Dans le même temps, Pachinian a engagé un mouvement patient de désengagement vis-à-vis de Moscou. Ce mouvement n’est pas spectaculaire. Il est progressif, presque discret. Il passe par la mise à distance des oligarques liés à la Russie, comme en témoigne l’affaire Samvel Karapetyan et la nationalisation du secteur électrique. Il s’exprime aussi dans les avertissements adressés au Kremlin contre toute ingérence. Mais surtout, il se traduit par une ouverture vers d’autres horizons. L’Union européenne propose des aides financières et un partenariat structurant. Les États-Unis offrent un soutien politique. La France affiche une solidarité diplomatique. Et, fait plus inattendu, la Turquie devient progressivement un interlocuteur. Les discussions engagées avec Ankara, malgré l’histoire et les blessures, témoignent d’un pragmatisme nouveau. Même l’Azerbaïdjan, ennemi d’hier, devient un partenaire avec lequel il faut désormais composer.
Ce basculement n’est pas un choix idéologique. C’est une nécessité. L’Arménie ne quitte pas la Russie par conviction, mais parce que la Russie l’a quittée la première. Dans cet espace laissé vacant, elle cherche des équilibres nouveaux, sans garantie de succès. Chaque ouverture est un risque. Chaque rapprochement est une épreuve.
Et voici que le contexte régional accélère ce mouvement. La confrontation croissante entre les États-Unis, Israël et l’Iran redessine les lignes de force du Moyen-Orient et du Caucase. L’Iran, voisin immédiat de l’Arménie, devient un facteur d’incertitude supplémentaire. Dans ce climat, Erevan n’a d’autre choix que de se rapprocher des pôles de stabilité relative : la Turquie, malgré les tensions historiques, et l’Union européenne, malgré la distance géographique. Ce rapprochement n’est pas une adhésion. C’est une tentative de survie dans un environnement devenu imprévisible.
Il y a dans cette trajectoire quelque chose de profondément humain. Une nation qui découvre que ses certitudes étaient fragiles. Un pouvoir qui avance sans garantie, dans une clarté incertaine. Et un peuple qui hésite entre ce qu’il a perdu et ce qu’il peut encore devenir. L’Arménie ne bascule pas vers un autre camp. Elle apprend, difficilement, à ne plus dépendre d’un seul.
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