En 2014, lorsque la Russie a annexé la Crimée, beaucoup ont voulu croire à un épisode isolé, une secousse de plus dans l’ordre fragile de l’Europe. Mais, dans le même temps, dans le Donbas, la guerre n’est pas née d’un soulèvement spontané : elle a été déclenchée et structurée par des éléments liés aux services spéciaux russes, encadrant, armant et orientant des groupes séparatistes. Ce fut le premier acte d’une entreprise plus vaste. En février 2022, lorsque les colonnes de blindés ont avancé vers Kyiv, il n’y eut plus d’ambiguïté : l’agression entamée huit ans plus tôt changeait d’échelle. Depuis lors, l’Ukraine mène une guerre qui n’est pas seulement une guerre de frontières. C’est la guerre d’une nation pour elle-même.
La situation militaire ne se lit pas dans l’emphase des communiqués, mais dans la répétition des frappes et l’usure des corps. Les lignes de front se déplacent à peine, ou au prix de pertes si lourdes qu’elles semblent progresser dans la cendre. La Russie avance parfois, méthodiquement, comme si le temps devait suffire à remplacer les hommes. Les missiles et les drones frappent loin derrière les tranchées. Les centrales électriques, les gares, les immeubles d’habitation deviennent des objectifs. La guerre ne distingue plus le combattant du civil ; elle cherche à atteindre la société elle-même.
Les villes ukrainiennes vivent au rythme des alertes. L’hiver y apporte moins le froid que la crainte de l’obscurité. Les écoles s’installent sous terre. Les hôpitaux s’organisent pour continuer malgré les coupures. Depuis 2014, et plus brutalement depuis 2022, des millions d’Ukrainiens ont quitté leur foyer. D’autres ont été déplacés de force. Des enfants ont été transférés vers la Russie, séparés de leur langue et de leurs familles, comme si l’on pouvait corriger une identité par l’éloignement. L’agression vise un territoire, mais plus profondément encore une continuité.
Et pourtant, malgré l’ampleur des moyens engagés, la Russie n’a pas obtenu l’effondrement espéré. Elle voulait une désagrégation rapide ; elle rencontre une résistance tenace. Elle promettait la fragmentation ; elle a contribué à une consolidation.
Car cette guerre est devenue, pour les Ukrainiens, une épreuve de vérité. Une nation se reconnaît lorsqu’elle risque de disparaître. Les réseaux électriques sont réparés presque aussitôt détruits. Les entreprises se déplacent, s’adaptent, produisent autrement. Dans des ateliers improvisés, on assemble des drones. Des volontaires collectent des fonds, livrent du matériel, soutiennent les déplacés. Les cours continuent, parfois dans des abris, parfois derrière des écrans. La vie, obstinée, ne se laisse pas réduire à l’attente.
Depuis le déclenchement orchestré de la guerre dans le Donbas, l’armée ukrainienne a appris. Elle s’est formée dans un conflit de basse intensité avant d’affronter l’invasion massive. Mais la résistance n’est pas seulement militaire. Elle est civile, diffuse, quotidienne. Elle tient dans la décision de rester, de reconstruire une maison, de rouvrir un commerce, d’enseigner malgré les sirènes.
L’aide extérieure joue un rôle décisif. Les États-Unis et l’Union européenne ont fourni des armes, des financements, un soutien sans lequel l’État ukrainien aurait vacillé. Les systèmes de défense aérienne ont sauvé des vies. Les budgets publics ont été maintenus. Les sanctions ont restreint certaines capacités russes. Mais aucune assistance ne peut remplacer la volonté de celui qui se défend. Les armes ne combattent pas seules ; elles prolongent une décision intérieure.
En face, la Russie poursuit une stratégie d’usure. Son économie s’oriente vers l’effort de guerre. Elle mobilise ses ressources humaines et matérielles avec la conviction que la durée finira par l’emporter. Pourtant, cette puissance se heurte à une limite que les chiffres ne traduisent pas : l’adhésion intime d’un peuple à son propre droit d’exister.
Dire qu’il y a un agresseur et un agressé n’est pas un slogan, c’est un fait. La Russie a initié le conflit, d’abord de manière dissimulée dans le Donbas, puis ouvertement sur l’ensemble du territoire ukrainien. L’Ukraine défend sa souveraineté. Mais au-delà de cette évidence, ce qui se joue est plus essentiel encore : une nation refuse d’être définie par un autre.
La guerre d’une nation pour elle-même n’a rien d’héroïque dans son quotidien. Elle est faite de fatigue, de deuils, d’incertitudes. Elle oblige chacun à mesurer ce qu’il est prêt à perdre pour rester fidèle à ce qu’il est. En Ukraine, pour l’instant, cette fidélité tient. Tant qu’elle tiendra, la guerre ne sera pas celle d’une conquête accomplie. Elle restera l’effort obstiné d’un peuple pour ne pas disparaître.
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