Depuis l’intervention de Washington pour relancer un processus de paix entre la République démocratique du Congo et le Rwanda, la région des Grands Lacs a connu des avancées diplomatiques contrastées. La signature d’un accord bilatéral entre Kinshasa et Kigali, sous l’égide des États-Unis, a permis de réduire certaines tensions interétatiques, mais la cohérence de la diplomatie américaine a été critiquée, notamment en raison de messages contradictoires et d’un suivi limité sur le terrain. Parallèlement, le mouvement rebelle M23 a continué de mener des attaques sporadiques, notamment des tirs d’artillerie sur des villages de Rutshuru et des embuscades sur les routes reliant Goma à Bunagana, entraînant des déplacements massifs de civils. Le second accord, conclu à Doha entre le gouvernement congolais et le M23 sous la médiation du Qatar, a formalisé un cessez-le-feu fragile, mais la prise de la ville d’Uvira, le recrutement de nouveaux combattants et la reprise de points de contrôle illégaux montrent que la paix reste précaire et que la diplomatie américaine, malgré son rôle moteur, peine à imposer une stratégie cohérente et durable.
Pour autant, ces accords restent largement déconnectés de la réalité quotidienne des populations de l’est de la RDC. Dans les provinces du Nord-Kivu et du Sud-Kivu, les civils continuent de subir une accumulation de crises humanitaires et sécuritaires. En 2025, des épidémies de choléra et de rougeole ont frappé plusieurs zones rurales, aggravant la malnutrition et mettant à rude épreuve des systèmes de santé déjà fragiles. Les déplacements de populations se poursuivent, souvent malgré les engagements pris à Washington et Doha. Si des initiatives locales de résilience et d’auto-organisation se développent, elles se heurtent à l’émergence de nouvelles menaces armées : des factions dissidentes du M23 et des groupes comme les Forces patriotiques du Congo (FPC) apparaissent, plus fragmentés, opportunistes et tout aussi violents, maintenant un climat d’insécurité permanent.
Cette situation rappelle, par bien des aspects, la dynamique de la guerre de Trente Ans qui a ravagé l’Europe au XVIIᵉ siècle. Comme dans l’est du Congo aujourd’hui, le conflit européen mêlait rivalités politiques, intérêts économiques, fractures confessionnelles et interventions étrangères. Les populations civiles y étaient prises au piège de violences endémiques, de famines et de maladies, tandis que les alliances changeantes rendaient toute paix durable illusoire. La comparaison trouve toutefois ses limites : là où la guerre de Trente Ans s’inscrivait dans un espace politique en voie de structuration étatique, la guerre à l’est de la RDC se déploie dans un contexte de fragilité institutionnelle chronique, héritée de la colonisation, des conflits post-indépendance et de la prédation des ressources naturelles. Ces facteurs ont empêché la consolidation d’un État central fort, laissant l’autorité publique fragmentée et incapable de contrôler pleinement son territoire.
Dans ce paysage complexe, les pays africains tentent progressivement de reprendre la main. L’Angola, en particulier, a joué un rôle moteur en facilitant des rencontres bilatérales et régionales, en soutenant la médiation entre Kinshasa et Kigali et en encourageant le dialogue direct avec le M23. Après des années de dépendance vis-à-vis des initiatives extérieures, cette diplomatie angolaise a permis de renforcer la coordination régionale, qu’il s’agisse de mécanismes sécuritaires conjoints, de dialogues politiques transfrontaliers ou de projets de relance économique. Cette prise d’autonomie reste toutefois relative, freinée par des rivalités persistantes, des contraintes budgétaires sévères et la pression constante des appétits économiques étrangers, attirés par les ressources minières stratégiques du sous-sol congolais.
Ainsi, si les accords de Washington et de Doha constituent des jalons importants, ils ne sauraient, à eux seuls, mettre fin à un conflit dont les racines sont profondes et anciennes. Les intérêts économiques et géopolitiques des puissances étrangères continuent de peser lourdement sur la région, alimentant rivalités et tensions locales. À l’image de l’Europe du XVIIᵉ siècle, la paix en RDC ne pourra être durable que si elle s’appuie sur des solutions africaines, conçues et mises en œuvre par les pays de la région, combinant compromis politiques, renforcement institutionnel et amélioration concrète des conditions de vie des populations. Sans cette appropriation régionale, les traités risquent de rester des parenthèses diplomatiques dans une guerre qui, elle, continue de se transformer sans jamais vraiment disparaître.
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