Les affrontements récents autour d’Alep ne sont ni un épisode isolé ni un simple accident militaire. Ils s’inscrivent dans un mouvement plus profond de fragmentation du Proche-Orient, où les États affaiblis peinent à restaurer leur souveraineté face à la multiplication d’acteurs armés, d’ingérences extérieures et de logiques communautaires concurrentes. En Syrie, ces combats marquent l’échec provisoire de l’espoir né de l’accord entre le gouvernement syrien et les forces kurdes, accord qui promettait une désescalade et une reconnaissance mutuelle minimale. À Alep, cet espoir s’est heurté à une réalité plus brutale : l’absence de cadre politique solide a transformé un compromis sécuritaire en trêve fragile. La reprise des violences illustre la continuité d’une dégradation entamée bien avant, où chaque acteur tente de consolider ses positions dans un État toujours morcelé.
Ce conflit syrien-kurde s’insère dans une recomposition régionale plus large. La Turquie, d’abord, y voit une opportunité stratégique. Obsédée par la question kurde, Ankara cherche à empêcher toute forme d’autonomie durable au nord de la Syrie. Les affrontements actuels lui permettent de renforcer sa pression sur Damas, en se posant comme un interlocuteur incontournable de la stabilisation tout en poursuivant une politique de containment des forces kurdes. Cette approche s’inscrit dans une logique régionale plus vaste : limiter l’émergence d’entités politiques intermédiaires susceptibles de fragiliser les États existants, tout en étendant son influence sur ses marges méridionales.
Les États-Unis, eux, avancent sur une ligne ambiguë qui contribue indirectement à la fragmentation. Washington tente de normaliser ses relations avec le gouvernement syrien, tout en continuant de s’appuyer sur les forces kurdes comme pilier de la lutte contre l’État islamique. Cette double stratégie entretient une incertitude structurelle : les Kurdes restent dépendants d’un soutien extérieur conditionnel, tandis que Damas doute de la sincérité d’un rapprochement américain qui ne s’accompagne pas d’un retrait clair des appuis militaires concurrents. Cette ambiguïté nourrit la multiplication de zones d’influence, au détriment d’une reconstruction étatique cohérente.
Dans cette dynamique de balkanisation, Israël joue un rôle de plus en plus visible. Les frappes répétées sur le territoire syrien et les déclarations évoquant une possible intervention sous couvert de défense des minorités s’inscrivent dans une logique d’ingérence assumée. Officiellement motivées par la lutte contre l’influence iranienne ou la protection de communautés menacées, ces actions participent à une fragmentation durable de la souveraineté syrienne. En se posant en garant sécuritaire de certaines minorités, Israël contribue à renforcer les réflexes de repli communautaire et à légitimer l’idée que la sécurité passe par des protections extérieures plutôt que par un État central refondé. Cette logique n’est pas propre à la Syrie : elle rappelle des dynamiques à l’œuvre au Liban, en Irak ou dans les territoires palestiniens, où la faiblesse des institutions favorise l’éclatement de l’autorité et la multiplication d’acteurs armés autonomes.
La situation syrienne devient ainsi emblématique d’un Proche-Orient où les frontières étatiques subsistent formellement, mais où l’exercice réel du pouvoir se morcelle. Les lignes de fracture ne sont plus seulement territoriales ; elles sont communautaires, confessionnelles et politiques. Dans ce contexte, les attentes des acteurs locaux convergent pourtant sur plusieurs points essentiels. Beaucoup plaident pour une gouvernance plus décentralisée, capable de reconnaître la diversité du pays sans l’institutionnaliser comme facteur de division. La protection effective des minorités apparaît comme une exigence centrale, non pas par des garanties étrangères ou des milices communautaires, mais par des institutions nationales crédibles.
Au cœur de ces attentes se trouve la question de la justice. Sans un système judiciaire juste, indépendant et efficace, aucune réconciliation durable n’est possible. Les violences passées, les exactions et les déplacements forcés continuent d’alimenter les rancœurs et de justifier le maintien d’armes en dehors du contrôle de l’État. L’absence de justice nourrit la balkanisation en légitimant la logique du chacun pour soi. À Alep comme ailleurs, la paix ne pourra émerger d’un simple équilibre des forces ou d’arrangements tactiques entre acteurs armés. Elle suppose une refondation institutionnelle profonde, seule capable d’enrayer la fragmentation du Proche-Orient et de transformer des sociétés éclatées en communautés politiques durables.
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