Au Levant, la recomposition en cours n’a rien d’un ordre nouveau. C’est un éclatement. Une balkanisation lente, méthodique, nourrie par les interventions étrangères, les failles communautaires et l’effondrement des institutions. La Syrie et le Liban, jadis axes de stabilité relative dans une région secouée, se retrouvent aujourd’hui au centre d’un enchevêtrement de crises qui se répondent et s’alimentent.
La diplomatie syrienne illustre cette fragmentation. Si le président intérimaire Ahmed Al-Charaa a réussi à faire revenir les grandes puissances à Damas, ce retour n’a rien d’un consensus : trois délégations — américaine, russe et turque — ont défilé dans la capitale le même jour, signe d’une compétition ouverte plutôt que d’une normalisation. Les États-Unis conditionnent toujours la levée des sanctions à une refonte sécuritaire stricte. La Russie, autrefois soutien indéfectible du régime Assad, cherche désormais à s’assurer un rôle dans la réorganisation de l’armée et dans le secteur énergétique. Quant à la Turquie, elle surveille chaque mouvement dans le nord, obsédée par la question kurde et fragilisée par ses propres turbulences politiques. Ce ballet diplomatique reflète la réalité d’une Syrie devenue un espace d’influence plus qu’un État pleinement souverain.
La situation libanaise n’est guère différente. Les violations répétées du cessez-le-feu par Israël au Sud, dont l’incursion meurtrière de Beit Jinn en Syrie voisine a donné la tonalité régionale, mettent le pays sous pression. L’armée israélienne tire même sur des positions de la Finul, selon les accusations des Nations unies, tandis que Washington exige des autorités libanaises qu’elles accélèrent le désarmement du Hezbollah et assèchent ses financements. Ce durcissement américain, largement aligné sur la stratégie israélienne, laisse Beyrouth pris en étau entre des conditions impossibles à remplir rapidement et un voisin méridional qui intensifie ses frappes. La visite du pape Léon XIV au Liban, présentée comme un moment de répit symbolique, intervient dans un contexte où l’horizon politique reste obscurci par ces pressions croissantes.
Mais la fracture la plus profonde est interne. En Syrie, les tensions communautaires explosent régulièrement. Les violences intercommunautaires de Homs, les pogroms contre les Druzes dans le Sud durant l’été, et les massacres visant les Alaouites au printemps — 1 700 morts — témoignent d’un pays où les milices, tribus et groupes armés imposent leur loi. Les manifestations massives dans les bastions alaouites montrent à quel point cette communauté se sent abandonnée par les nouvelles autorités, voire menacée. Dans ce climat inflammable, l’incapacité de l’État à garantir une justice impartiale ou à contrôler entièrement les combattants étrangers, comme les djihadistes français retranchés à Harem, entretient un état de guerre civile latente.
Au Liban, les lignes de fracture n’ont jamais disparu. Le système confessionnel, renforcé par l’accord de Taëf, continue d’organiser la vie politique, mais il est devenu un mécanisme d’asphyxie. Les communautés se replient, les élites s’accrochent à des prérogatives héritées, et les influences étrangères — iranienne, saoudienne, américaine — transforment le pays en champ de bataille diplomatique. La montée en puissance du Hezbollah, puis son affaiblissement après la guerre de 2024, ont réactivé les peurs existentielles des différentes composantes du pays, des chrétiens maronites aux sunnites en passant par les chiites eux-mêmes.
Face à cet effritement, les attentes des populations convergent : stabilité, justice, institutions, sécurité. En Syrie comme au Liban, la demande la plus urgente est celle d’un État impartial, non capturé par une faction communautaire ou étrangère. En Syrie, l’explosion des revendications de fédéralisme sur la côte, portée par des manifestants alaouites excédés par l’impunité des milices, montre que l’unité nationale n’est plus un acquis. Au Liban, l’absence de réformes institutionnelles et l’enlisement du processus de désarmement du Hezbollah nourrissent une lassitude profonde. Dans les deux pays, les citoyens veulent la même chose : la fin de l’arbitraire armé, la fin des ingérences extérieures, la fin des arrangements opaques conclus entre milices et puissances étrangères.
La balkanisation du Levant n’est pas seulement politique ou militaire. Elle est sociale. Chaque communauté vit désormais dans un univers de peur, de rumeurs et d’alliances de survie. À défaut d’un État qui fonctionne, les Syriens comme les Libanais se tournent vers leurs appartenances primaires — tribales, religieuses, régionales — recréant des géographies de méfiance et de séparation.
Le Levant n’a jamais été un bloc homogène. Mais jamais il n’avait été à ce point fragmenté, tiraillé entre les ambitions d’Israël, les pressions américaines, le retour opportuniste de la Russie, les calculs turcs et la résilience des forces locales. Pour la Syrie et le Liban, la reconstruction passe par une refondation institutionnelle profonde, un pacte politique renouvelé, et la reconstruction d’un État qui protège plutôt qu’il ne menace.
Sans cela, la balkanisation ne sera pas un épisode. Elle deviendra l’ordre permanent de la région.
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