Au Burkina Faso, la promesse de rétablissement rapide de la sécurité faite par la junte militaire après les coups d’État de 2022 reste largement lettre morte. Trois ans plus tard, les indicateurs sécuritaires témoignent au contraire d’une situation profondément dégradée. Les attaques de groupes armés se poursuivent dans de nombreuses provinces, les déplacements de populations s’accumulent et de larges portions du territoire échappent toujours au contrôle effectif de l’État.
La multiplication des offensives jihadistes montre les limites d’une stratégie essentiellement militaire. Malgré l’augmentation des effectifs et l’appui de supplétifs locaux, l’armée burkinabè peine à stabiliser durablement les zones reconquises. Dans plusieurs régions rurales, l’État n’est présent que de manière intermittente, laissant les populations prises entre la pression des groupes armés et les opérations de contre-insurrection.
Cette fragilité structurelle s’explique en partie par les limites matérielles et organisationnelles des forces armées. Les pertes subies lors d’attaques contre des positions militaires, la difficulté à sécuriser les axes routiers et l’isolement de certaines garnisons témoignent d’une armée encore en phase de recomposition. Les milices d’autodéfense, mobilisées pour renforcer l’effort sécuritaire, ont parfois aggravé les tensions locales en alimentant des cycles de représailles communautaires.
Dans ce contexte, le rôle du Groupe de soutien à l’islam et aux musulmans (JNIM, ou GNIM selon certaines sources) apparaît souvent mal compris. L’organisation ne se présente pas seulement comme une force conquérante cherchant à contrôler l’ensemble du territoire. Elle s’inscrit aussi dans des dynamiques locales où les frustrations sociales, les rivalités communautaires et la faiblesse de l’État jouent un rôle central. Dans plusieurs zones rurales marginalisées, le mouvement exploite les conflits fonciers, les tensions entre éleveurs et agriculteurs ou les ressentiments envers l’administration pour s’ancrer durablement.
Cette dimension sociale explique en partie sa résilience. Là où les populations se sentent abandonnées ou mal protégées, les groupes jihadistes parviennent parfois à nouer des arrangements locaux, imposant leur ordre tout en se présentant comme une alternative à un État absent ou perçu comme hostile. Cette implantation progressive rend particulièrement difficile une victoire militaire classique.
L’échec relatif de la stratégie sécuritaire de l’Alliance des États du Sahel (AES), formée par le Burkina Faso, le Mali et le Niger, fragilise également le discours politique des juntes au pouvoir. Le rapprochement avec la Russie, présenté comme une solution souveraine face à l’ancienne présence occidentale, n’a pas produit les résultats attendus. L’assistance russe reste limitée et ne compense ni les capacités logistiques ni les moyens de renseignement dont disposaient auparavant les partenaires occidentaux.
Face à cette situation, plusieurs puissances étrangères semblent désormais chercher à reprendre pied dans la région. Les États-Unis, certains pays européens et des acteurs du Golfe multiplient les initiatives diplomatiques ou sécuritaires indirectes pour maintenir une influence dans le Sahel. Leur stratégie consiste moins à revenir massivement sur le terrain qu’à reconstruire des partenariats ciblés, notamment dans les domaines du renseignement, de la formation ou de l’appui économique.
Dans cette recomposition régionale, les acteurs africains eux-mêmes tentent de peser sur l’évolution de la crise, avec des résultats contrastés. L’Union africaine, qui avait condamné les coups d’État successifs dans la région, s’efforce de maintenir une pression politique en faveur d’un retour progressif à l’ordre constitutionnel. Mais son influence reste limitée face à des juntes qui revendiquent leur souveraineté et s’appuient sur un discours de rupture avec les organisations internationales jugées trop proches des puissances occidentales.
L’Algérie joue un rôle plus discret mais potentiellement déterminant. Puissance militaire majeure du Maghreb et acteur diplomatique central dans les crises sahéliennes, Alger cherche à éviter une extension de l’instabilité vers ses frontières méridionales. Sa stratégie repose traditionnellement sur la médiation politique et sur la promotion d’accords locaux entre États et groupes armés. Cependant, les relations parfois tendues avec les autorités de l’AES et la complexité des dynamiques jihadistes limitent pour l’instant sa capacité à imposer une véritable initiative régionale.
Cette situation contribue à transformer progressivement le Sahel en espace de rivalité stratégique entre puissances extérieures et acteurs régionaux. Dans cette comparaison historique, certains observateurs voient les États-Unis reprendre progressivement le rôle qu’occupait autrefois la Grande-Bretagne lors du « Grand Jeu » en Asie centrale : celui d’une puissance cherchant à contenir l’influence de ses rivaux tout en évitant une implication militaire trop directe. La Russie, quant à elle, tente d’occuper les espaces laissés vacants, mais ses moyens restent limités et son engagement dépend souvent d’intérêts économiques ou politiques fluctuants.
Pour le Burkina Faso, cette rivalité internationale ne constitue pas nécessairement une solution aux difficultés internes. L’enjeu central reste la reconstruction d’un État capable de répondre aux attentes de sa population. Tant que les inégalités territoriales, l’accès aux services publics et les tensions sociales ne seront pas traités, les groupes armés continueront de trouver un terrain favorable à leur implantation.
La stabilité du pays dépend donc moins du choix d’un partenaire international que de la capacité du pouvoir à rétablir un lien de confiance avec les populations rurales et périphériques. Sans cette transformation politique et sociale, la lutte contre les groupes jihadistes risque de rester une guerre sans fin, tandis que le Burkina Faso demeurera l’un des terrains privilégiés du nouveau jeu d’influence qui se déploie aujourd’hui au Sahel.
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