Mali : un recentrage occidental sous pression

Le Mali traverse une phase charnière où les fragilités économiques, l’impasse sécuritaire et les ajustements diplomatiques de la junte se télescopent. Derrière le discours de souveraineté affiché par Bamako depuis 2021, les réalités du terrain dessinent un pays sous pression, contraint d’adapter sa stratégie face à l’échec militaire et à l’essoufflement de ses alliances.

L’économie malienne repose sur des bases profondément paradoxales. Elle conserve des atouts indéniables, au premier rang desquels l’or, qui demeure le pilier central des exportations et des recettes de l’État. La reprise partielle de la production de la mine de Loulo-Gounkoto, après l’accord trouvé entre les autorités et le groupe Barrick Gold, a offert une respiration bienvenue à des finances publiques exsangues. À des niveaux de prix historiquement élevés, l’or permet au régime de maintenir un minimum de fonctionnement budgétaire.

Mais cette résilience masque des vulnérabilités structurelles lourdes. L’enclavement du pays, aggravé par l’insécurité persistante, rend l’économie extrêmement dépendante de corridors commerciaux fragiles. Le blocus du carburant imposé par le JNIM a brutalement révélé cette dépendance : attaques de convois, pénuries d’électricité, ralentissement du commerce intérieur, hausse diffuse des prix. Les tentatives de réorientation vers des axes alternatifs, notamment via la Guinée, restent marginales face au rôle décisif des ports de Dakar et d’Abidjan. À cela s’ajoutent un climat des affaires dégradé, des lourdeurs administratives et une corruption endémique qui dissuadent durablement l’investissement. L’économie malienne tient, mais à flux tendu, suspendue aux aléas sécuritaires plus qu’à une stratégie de développement maîtrisée.

Sur le plan militaire, le constat est encore plus sévère. Malgré une communication officielle triomphaliste et l’intensification des frappes aériennes, l’armée malienne n’est pas parvenue à reprendre le contrôle du territoire. Les groupes jihadistes, en particulier le JNIM, ont démontré une capacité d’adaptation remarquable, combinant attaques coordonnées, usage de drones, embuscades et pressions économiques ciblées sur les populations et les axes logistiques. L’État islamique au Sahel poursuit également sa progression dans certaines zones, contribuant à une fragmentation sécuritaire durable.

Face à cette incapacité à imposer une victoire militaire, des accommodements locaux se multiplient. Dans plusieurs régions, des arrangements tacites semblent avoir été conclus, laissant aux groupes jihadistes une liberté de circulation et d’administration informelle en échange d’une relative accalmie. Ces compromis, dictés par l’épuisement des forces armées et le manque de moyens, se font au détriment direct des civils. Les populations se retrouvent prises en étau entre l’arbitraire jihadiste, les exactions imputées aux forces régulières et les violences des supplétifs russes. Les bilans humains, marqués par des centaines de morts civiles, des déplacements massifs et un climat de peur permanent, témoignent d’une guerre d’usure où l’État recule sans jamais le reconnaître.

C’est dans ce contexte que la junte malienne amorce un virage diplomatique discret mais significatif. L’arrimage exclusif à la Russie montre désormais ses limites. La présence de l’Africa Corps n’a pas inversé la dynamique militaire et a, au contraire, contribué à isoler Bamako sur la scène internationale. Surtout, l’exemple syrien agit comme un avertissement : Moscou n’hésite pas à se désengager brutalement lorsque ses intérêts stratégiques l’exigent, y compris au détriment de ses alliés.

Consciente de cette fragilité, la junte cherche à diversifier ses partenariats. Le rapprochement progressif avec certains pays occidentaux, notamment les États-Unis, traduit une volonté pragmatique de sortir de l’isolement. Washington se montre disposé à relancer une coopération sécuritaire et économique, en affichant un respect de façade de la souveraineté malienne. Cette évolution s’accompagne toutefois d’un renoncement clair à toute exigence démocratique. La conditionnalité politique, autrefois centrale dans les relations avec les régimes sahéliens, a cédé la place à une approche strictement sécuritaire et réaliste.

Pour la junte, ce repositionnement constitue une victoire tactique. Pour la population malienne, il sonne comme un abandon. Les attentes sont pourtant connues : sécurité effective, protection des civils, accès à l’éducation, à l’électricité, aux services publics de base et à des perspectives économiques crédibles. Sans inflexion politique interne, les ajustements diplomatiques resteront sans effet durable. Le Mali risque alors de s’installer dans une crise prolongée, où l’État survit, négocie et s’adapte, mais ne se reconstruit jamais.

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