Zelensky à Davos : une Europe qui paie mais refuse de décider

À Davos, Volodymyr Zelensky n’a pas cherché à séduire. Devant les élites économiques et politiques réunies au Forum économique mondial, le président ukrainien a livré un discours grave, parfois sévère, adressé en priorité à l’Europe. Derrière l’appel à l’unité et à l’action, son propos dessinait une ligne claire : l’Ukraine tient encore, mais l’équilibre de la guerre dépend désormais des choix européens. Si le ton était volontairement abrupt, il reposait sur une lecture lucide des forces et des faiblesses actuelles du soutien occidental.

Sur le plan financier, l’Europe peut revendiquer un engagement réel et tangible. C’est l’un des points que Volodymyr Zelensky reconnaît implicitement, même lorsqu’il critique l’atonie politique du continent. L’Union européenne est devenue, de loin, le premier soutien budgétaire de l’Ukraine. Les mécanismes mis en place depuis 2022 ont permis à l’État ukrainien de continuer à fonctionner malgré la guerre : paiement des salaires, retraites, services publics essentiels. Les décisions récentes, notamment le prêt européen massif destiné à 2026-2027, ont consolidé cette trajectoire. Le relèvement de la note de la dette ukrainienne par les agences internationales illustre ce résultat : l’Ukraine n’est plus considérée comme en défaut, précisément parce que l’aide européenne est jugée durable et soutenable.

Cette mobilisation financière a aussi une dimension stratégique. En liant une large part des fonds à l’achat d’armes produites en Europe ou en Ukraine, l’Union cherche à renforcer sa base industrielle de défense tout en soutenant Kiev. Sur ce terrain, les faits confirment le message de Zelensky : sans l’Europe, l’Ukraine n’aurait tout simplement pas tenu. Mais cette réussite relative masque une autre réalité, bien plus problématique.

Car sur le plan militaire, l’Europe avance lentement, trop lentement. C’est là que la critique du président ukrainien devient la plus frontale. Les livraisons d’armes restent fragmentées, dépendantes des calendriers nationaux, des stocks existants et des arbitrages politiques internes. Les pénuries de munitions, en particulier pour la défense antiaérienne, sont désormais un facteur critique, comme le montrent les attaques répétées contre les infrastructures énergétiques ukrainiennes. La militarisation de l’hiver par la Russie a mis en lumière cette faiblesse : Kiev dépend encore largement de capacités non européennes, notamment américaines, pour protéger ses villes.

L’Europe finance, mais elle ne décide pas vraiment. Elle compense, mais elle n’anticipe pas. Les débats interminables sur les volumes de production, l’absence de chaîne de commandement commune, la fragmentation de l’industrie de défense pèsent lourdement. Zelensky ne reproche pas seulement un manque de moyens, mais un déficit de volonté politique. En ce sens, son discours agit comme un miroir : il renvoie aux Européens l’image d’un continent conscient des menaces, mais incapable de traduire cette conscience en puissance militaire crédible.

Au-delà de l’Ukraine, c’est bien la place géopolitique de l’Europe qui est en jeu. Le président ukrainien insiste sur ce point à Davos : si l’Europe ne parvient pas à se penser comme un acteur stratégique autonome, d’autres décideront pour elle. Les négociations trilatérales entre les États-Unis, la Russie et l’Ukraine, menées en marge de l’Europe, illustrent ce risque. Même lorsque les intérêts européens sont directement concernés, le continent reste souvent spectateur, faute d’une architecture politique et militaire adaptée.

Les pistes existent pourtant. Le débat sur une capacité européenne de défense, longtemps théorique, prend désormais une dimension concrète. Les propositions visant à mutualiser certaines fonctions critiques – renseignement, commandement, logistique – répondent à un besoin identifié de longue date. De même, l’idée d’un Conseil européen de sécurité, capable de décider plus rapidement et de dépasser les blocages à vingt-sept, revient avec insistance. Le message du président Zelensky s’inscrit dans cette dynamique : l’Ukraine n’est pas seulement un bénéficiaire de l’aide européenne, elle est un révélateur des failles du système de sécurité du continent.

En filigrane, le discours de Davos pose une question simple et inconfortable : l’Europe veut-elle être protégée ou se protéger elle-même ? Les faits montrent qu’elle sait mobiliser des ressources financières considérables lorsque l’urgence est reconnue. Ils montrent aussi que cette mobilisation reste incomplète tant qu’elle n’est pas accompagnée de décisions politiques et militaires claires. En appelant l’Europe à « savoir se défendre », Volodymyr Zelensky ne parle pas seulement au nom de l’Ukraine. Il avertit un continent que la guerre, désormais, se joue aussi sur sa capacité à assumer pleinement sa responsabilité stratégique.

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