Entrer en 2026 sans se mentir

Il y a des années qui se ferment comme des portes, et d’autres qui se ferment comme des pièges. 2025 appartient à cette seconde catégorie. Elle ne s’est pas achevée dans l’éclat d’un événement décisif, mais dans une fatigue diffuse, presque imperceptible, qui a gagné les États, les sociétés et les institutions. Rien ne s’est véritablement résolu, mais tout s’est un peu plus durci.

Ce premier article de 2026 n’a pas pour ambition d’annoncer l’avenir. Il cherche plutôt à comprendre ce que l’année écoulée a laissé derrière elle : un monde fragmenté, moins confiant dans ses règles, et plus conscient — parfois confusément — de ses limites.

L’année 2025 n’a pas été celle des ruptures spectaculaires. Elle a été celle de l’usure. Les conflits ouverts ont persisté sans perspective de règlement rapide, les tensions latentes se sont enracinées, et les tentatives de médiation ont souvent produit plus de communiqués que de résultats. La guerre en Europe orientale s’est installée dans le temps long, le Proche-Orient a continué de s’embraser par épisodes, tandis que la rivalité sino-américaine s’est stabilisée dans une forme de coexistence conflictuelle, sans affrontement direct mais sans véritable apaisement.

Ce qui a changé, plus que la géographie des crises, c’est le climat général. Les puissances ont agi avec prudence, mais surtout sans horizon : non par retenue stratégique, mais faute d’une idée claire de ce que pourrait être un avenir désirable et partageable. La stratégie a cédé le pas à la gestion de crise, la vision à court terme à la simple prévention du pire. Le monde n’a pas manqué de sommets ni de déclarations ; il a manqué de décisions capables de modifier durablement les rapports de force.

Le multilatéralisme, en particulier, n’a pas disparu. Il a continué de fonctionner, mais à vide. Les institutions internationales ont survécu, tout comme les cadres de coopération, mais leur capacité à entraîner, à contraindre ou à arbitrer s’est affaiblie. On a voté, condamné, parfois sanctionné. On a rarement transformé. Cette érosion silencieuse est l’un des faits majeurs de 2025 : elle n’a pas produit de rupture visible, mais elle a installé l’habitude de l’impuissance.

Les grandes puissances ont confirmé des trajectoires déjà amorcées. Les États-Unis sont restés centraux, mais plus conditionnels dans leur engagement. Leur action extérieure a été de plus en plus soumise à des arbitrages intérieurs, visibles et parfois contradictoires. Ce n’est pas un retrait, mais une retenue stratégique, qui laisse des espaces vacants — et donc des occasions pour d’autres acteurs.

La Chine, de son côté, n’a pas cherché l’éclat. Elle a avancé avec méthode, privilégiant l’économie, les normes et les dépendances structurelles plutôt que la démonstration militaire. Sa progression est lente, souvent discrète, mais elle modifie en profondeur les équilibres, sans jamais les proclamer.

L’Europe, enfin, a poursuivi son chemin incertain. Elle a parlé d’une seule voix plus souvent qu’auparavant, mais continué d’agir à plusieurs vitesses. L’année 2025 a toutefois marqué une prise de conscience plus nette de sa vulnérabilité stratégique, qu’il s’agisse de défense, d’énergie ou de dépendances technologiques. Reste à savoir si cette lucidité tardive se traduira en décisions à la hauteur des constats. L’histoire européenne regorge de diagnostics lucides ; elle est plus avare en actes décisifs.

En entrant dans 2026, certaines tendances apparaissent désormais comme structurelles. La conflictualité de basse intensité se généralise : ni guerre déclarée, ni paix véritable, mais une succession de crises prolongées qui épuisent les sociétés et banalisent la violence. Les grandes guerres effraient ; les conflits interminables usent.

Parallèlement, le tragique fait son retour dans les relations internationales. L’illusion d’un monde gouverné par la seule rationalité économique s’estompe. Les décisions sont de plus en plus traversées par des logiques identitaires, mémorielles, parfois existentielles. Le tragique n’est pas le chaos : c’est le moment où toutes les options comportent un coût moral, et où choisir, c’est déjà renoncer.

Face à cette instabilité, la tentation du chacun pour soi progresse. Les États sécurisent leurs frontières, leurs ressources, leurs chaînes d’approvisionnement. Ce réflexe est compréhensible ; il n’est pas sans danger. En cherchant à se protéger seuls, ils contribuent à rendre le système international plus fermé, plus méfiant, et à terme plus fragile.

Écrire sur la géopolitique en ce début de 2026 impose une forme de retenue. Ni optimisme de façade, ni catastrophisme confortable. Nommer les choses, simplement, parce que mal nommer le monde, c’est ajouter au malheur. La période qui s’ouvre n’est pas celle des grandes promesses, mais celle des choix clairs.

Le courage politique, aujourd’hui, ne consiste pas à promettre un avenir radieux, mais à reconnaître les limites, à assumer les rapports de force, et à préserver ce qui peut encore l’être : la coopération, la dignité, et une certaine idée de la responsabilité humaine.

2026 commence sans illusion. C’est peut-être, paradoxalement, ce qui lui donne encore une chance.

Car dans un monde qui doute de tout, la lucidité reste la dernière forme de courage.

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