Turquie : la crise du néo-ottomanisme

Longtemps portée par une ambition de puissance régionale, la Turquie d’Erdogan est aujourd’hui en proie à une crise politique qui met en lumière les limites de la doctrine néo-ottomane. L’arrestation spectaculaire d’Ekrem Imamoglu, principal rival du président, et la vague de contestation qui s’en est suivie témoignent d’un régime qui durcit son emprise sur le pouvoir, tout en perdant peu à peu l’adhésion d’une partie de sa population. Mais au-delà de cette crise interne, c’est l’ensemble du projet d’Erdogan, fondé sur une influence turque renforcée dans les Balkans, le Caucase et le Moyen-Orient, qui vacille.

La politique néo-ottomane visait à restaurer l’influence turque sur les anciennes provinces de l’Empire ottoman en combinant diplomatie économique, ingérence militaire et soutien aux forces politiques islamo-conservatrices. Cette stratégie a connu des succès notables : la présence militaire en Syrie et en Irak, le rôle central dans la guerre du Haut-Karabagh au profit de l’Azerbaïdjan, ainsi que l’influence renforcée dans les Balkans et au sein des communautés turkmènes dispersées dans la région. Mais ces avancées masquent une réalité plus inquiétante : la Turquie s’est enfermée dans des conflits coûteux et insolubles, s’aliénant à la fois ses voisins et ses partenaires traditionnels.

Sur le plan intérieur, la montée de l’autoritarisme est une réponse directe à l’érosion du pouvoir d’Erdogan. L’arrestation d’Imamoglu et de plusieurs figures de l’opposition marque une radicalisation du régime face à une société de plus en plus contestataire. Cette répression n’est pas seulement un signe de fébrilité ; elle souligne l’impasse dans laquelle se trouve l’AKP après plus de vingt ans au pouvoir. Les manifestations qui se sont multipliées dans tout le pays rappellent celles du mouvement de Gezi en 2013, où une jeunesse urbaine et progressiste s’était levée contre la dérive autoritaire du gouvernement. Aujourd’hui, cette contestation ressurgit, et la répression brutale ne fait qu’exacerber le mécontentement.

L’échec de la politique néo-ottomane se lit aussi dans l’isolement croissant de la Turquie sur la scène internationale. Son pari sur les Frères musulmans dans le monde arabe s’est retourné contre elle avec la chute de leurs gouvernements en Égypte et en Tunisie. En Syrie, après avoir longtemps soutenu des factions rebelles, Ankara doit maintenant composer avec une nouvelle donne régionale où son influence est contestée par la Russie, l’Iran et les puissances arabes du Golfe. Dans les Balkans, la montée des nationalismes et le rapprochement de certains États avec l’Union Européenne et les États-Unis compliquent la projection turque.

Face à ces revers, la crise économique intérieure amplifie la fragilité du pouvoir. La livre turque a perdu une grande partie de sa valeur, l’inflation explose, et les classes moyennes, autrefois soutien clé de l’AKP, voient leur niveau de vie s’effondrer. Ce contexte rend l’autoritarisme du régime d’autant plus dangereux : Erdogan, acculé, ne peut plus reculer sans risquer de perdre le contrôle.

Si la Turquie est à un tournant, c’est moins par un choix stratégique que par la pression d’une réalité qu’elle ne peut plus ignorer. La contestation grandit, les alliances extérieures se fragilisent, et l’héritage du néo-ottomanisme apparaît de plus en plus comme un poids plutôt qu’un atout. Reste à savoir si le régime choisira la voie de la répression continue ou s’il sera contraint, par les forces qui le dépassent, de revoir son ambition à la baisse.

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